Problématique

Le Roman de Violette fut publié en 1883 sous le pseudonyme de la “Célébrité masquée”, dont la Marquise de Mannoury d’Etot se révélait être possesseur. Tout de même la paternité du livre reste indéterminée. Le roman fut aussi édité sous le nom d’Alexandre Dumas, et si on fait le total de toutes les hypothèses proposées par l’Académie française et les critiques littéraires, la liste des auteurs éventuels du Roman de Violette s’étendra jusqu’à Théophile Gautier, Alfred Musset et Guy de Maupassant («sans qu’aucune de ces attributions paraisse sérieuse»[1], — comme  en 1913 ont remarqué  Guillaume Apollinaire, Fernand Fleuret et Louis Perceau dans L’Enfer de la Bibliothèque Nationale[2]). Par ailleurs il faut dire que malgré la fausse attribution du roman à Alexandre Dumas, le spécialiste de l’oeuvre entière de Dumas , Claude Schopp, n’a jamais même évoqué le Roman de Violette dans ses études consacrées à Dumas.

         La candidature donc la plus crédible est la Marquise de Mannoury d’Ectot, la femme-auteur que les chercheurs littéraires et notamment Saran Alexandrian ont nommée “la première véritable romancière” dans le genre érotique. Un de ses premiers roman Les cousines de la colonelle[3] est devenu l’oeuvre classique de la literature française érotique. Le roman fut publié dans les éditions “Gay & Doucé” et on l’a d’abord attribué à Guy de Maupassant, mais les linguistes Léon Deffoux et Patrick Waldberg ont prouvé que cette attribution ne présentait qu’une intelligente campagne publicitaire.

         À l’époque du second Empire la Marquise Henriette de Mannoury d’Ectot possédait un joli manoir près d’Argentan en Normandie, où elle organisait des salons littéraires avec la participation de Paul Verlaine, Charles Cros et Guy de Maupassant. Vers le début de la III-ème République la Marquise a fait faillite et a commencé à écrire. Pourtant tous ses romans apparaissaient sous différents pseudonymes. Mémoires secrets d’un tailleur pour dames[4], un livre écrit de la part d’un tailleur Victor, qui raconte des histoires drôles et corsées sur ses clientes, fut édité sous le pseudonyme «la vicomtesse du Coeur-Brûlant», et le livre Notices sur la vie et les découvertes de Nicolas Le Blanc fut publié sous le nom de Henriette Le Blanc (l’écrivaine était la petite fille de scientifique).

         Tout cela pour dire que la Marquise de Mannoury d’Ectot en tant que auteur des romans érotiques est une candidature la plus probable pour le Roman de Violette. Néanmoins certains faits ne témoignent pas en faveur de cette théorie. Le texte du Roman de Violette, malgré sa légèreté et ses multiples dialogues, assaisonnés d’exclamations, est plus compliqué que Les Cousines de la colonelle à cause du rôle très spécial de la figure du narrateur. Le roman Les Cousines de la colonelle est écrit de la part de la troisième personne, et le Roman de Violette de la première, ce qui donne au lecteur la possibilité d’observer tous les événements, en gardant toujours en mémoire le point de vue du narrateur. Les actions qui se passent dans le Roman de Violette peuvent très bien être retrouvées dans d’autres livres érotiques (y compris Les Cousines de la colonelle et encore dans une douzaine de romans érotiques du XIX siècle). La seule différence concerne la manière dont ces actions sont présentées.

Pendant la Renaissance il y a eu un “boom” de romans érotiques féminins – Jeanne Flore, Pernette Du Guillet, même Marguerite de Navarre – ont laissé leur trace dans le genre érotique, mais paradoxalement ce qu’elles croyaient être “de la pornographie” se révélait juste romans d’amour. En effet la cause de cette pudicité a pour ses origines l’opinion publique – pour préciser: malgré l’admiration des oeuvres de Louise Labé par Sainte-Beuve, la société a rigoureusement proclamé Louise Labé “femme galante” et encore pire.

Alors la réaction des femmes-auteurs de la prose érotique est compréhensible – elles continuent à produire de la prose sentimentale du style de Hortense de Villedieu ou Claudine de Tencin. Naturellement les hommes, qui ont trop longtemps attendu pour voir paraître une oeuvre érotique féminine, ont commencé à écrire sous les noms des femmes, et les femmes, humiliées, mal comprises et pleines de préjugés, ont pris l’habiude de se cacher sous les noms des hommes. C’est ainsi que l’ont connu jour Journal d’une enfant vicieuse de Suzanne Giroux (livre réellement attribué à Hugue Rebell) ou encore Julie, ou j’ai sauvé ma rose de Félicité de Choiseul-Meuse (attribute à son secrétaire Armand Gouffé) ou encore Les memoires d’une chanteuse allemande de Wilhelmine Schroeder-Devrient (attribute à August Linz) et qu’ait  démarré la grande histoire de l’anonymat dans la littérature érotique.

Cependant l’anonymat du Roman de Violette a été discuté le plus vivement. En quelque sorte ce phénomène est dû au fait que le Roman de Violette achève la tradition de la literature érotique des XVIII et XIX siècles, et a ouvert la tradition du XX siècle. Plus tard le lecteur prendra connaissance des Onze mille verges d’Apollinaire, de L’Histoire d’O de Pauline Réage, des oeuvres de Georges Bataille et Tony Duvert, où le discours érographique[5] se présentera d’une façon tout à fait particulière. Le Roman de Violette combine les traits caractéristiques de la littérature érotique des XVIII et XIX siècles, mais aussi de la littérature du modernisme. Donc cette oeuvre s’impose comme “un pont” d’une époque à l’autre.

         En comparaison avec d’autres roman du XIX siècle, par exemple, Gamiani ou deux nuits excès de Musset, le Roman de Violette se révèle comme un précurseur du Nouveau Roman, en mesure du genre érotique, bien entendu. Le titre même du livre nous renvoie au XIII siècle au Roman de la Violette, roman courtois et d’aventures de Gérard de Nevers, dont le contenu n’a rien à voir avec le roman érotique. Pourtant le titre nous communique déjà le ton profondément ironique du livre, où le narrateur se moque un peu de lui-même et de toute la littérature érotique, puisque l’occasion se présente.

         L’auteur inconnu du  Roman de Violette traite avec humour tous les clichés du genre érotique. On peut dire que ce roman est une espèce du livre sur les romans érotiques. Ce n’est pas par hazard que l’héroïne principale lit d’abord la pièce Antony[6] de Dumas, puis Mademoiselle de Maupin[7] de Théophile Gautier et enfin, par chance, se heurte aux illustrations du roman Thérèse philosophe[8] de Boyer.

         Si le décalage temporel n’était pas si évident et l’hypothèse n’était pas si improbable, on pourrait bien inclure dans la liste des candidatures Cyrano de Bergerac (le vrai) avec son Histoire comique des états et empires de la Lune[9] et Histoire comique des états et empires du Soleil[10], car juste au début du roman le narrateur annonce au lecteur qu’il habite sur Mars. Ce détail étrange nous révèle, bien sûr, le caractère romanesque de la littérature érotique de l’époque de Louis XIV, mais d’autre côté, on se souvient à peine des sujet du voyages dans l’espace dans les livres de l’Enfer. D’où cet élément dans le Roman de Violette? Ne s’agit-il pas d’un nouveau code, d’une nouvelle clé pour l’attribution du texte? Qui parmi les écrivains français du XIX siècle s’est intéressé à la fiction et a décrit des voyages vers d’autres planètes? Jules Verne, certainement, un écrivain que l’on classerait plutôt parmi les auteurs pour l’adolescence, que parmi les érotiques! Or, tout en étant un auteur très prolifique, dont la pause maximale entre les publications ne dépassait jamais deux ans, Jules Verne n’a pas vu apparaître aucun de ses romans entre 1878 et 1886. Le Roman de Violette fut édité en 1883, ce qui ne prouve rien, mais alimente les réflexions.

         L’éditeur du Roman de Violette Brancart de Bruxelles a publié le livre clandestinement voualant le faire passer pour une oeuvre posthume d’Alexandre Dumas père. C’est un récit d’amour lesbiennes, avec une heroine perverse et aggressive comme dans Gamiani; mais elle est campée d’un point de vue féminin que Musset ne pouvait avoir. On sent que le roman est écrit par une femme très expérimentée (Mme de Mannoury avait passé la quarantaine quand il parut), s’identifiant au personnage de la comtesse de Mainfroy, une veuve blonde aux yeux noirs qui déclare: “Très malheureuse avec mon mari, j’ai juré à sa mort haine éternelle aux hommes et j’ai tenu mon serment!”

         Avant de formuler l’hypothèse d’attribution il est nécessaire de formuler une base formelle de celle-ci, à savoir – les arguments en faveurs de tel ou tel auteur. On peut en trouver beaucoup: le thème de l’amour homosexuel dans Gamiani, Les Cousines de la colonelle et le Roman de Violette; le fait que l’héroïne principale du Roman de Violette mentionne Mademoiselle de Maupin et Antony; enfin l’histoire biographique de la vie et de la mort de Marie Duplessis[11] qu’Alexandre Dumas a connue et qu’il a transformée en personnage de Marguerite  Gautier du roman La Dame aux camélias (1848), qui a ensuite inspiré à Giuseppe Verdi son célèbre opera Traviata (1853).

         Pour ne pas s’arrêter sur l’histoire des relations de Dumas et de la “Violette/Marguerite”, dont on connaît assez peu, il semble plus raisonnable de donner à l’hypothèse d’attribution la description suivante: Alexandre Dumas touche au Roman de Violette par sa biographie, la Marquise de Mannoury d’Ectot – par son style littéraire. La plus grande différence entre les deux auteurs en cause est leur sexe. Donc la question se pose d’une manière tout à fait sexiste: comment se distinguent les traits sémio-stylistiques de la littérature érotique feminine et de la littérature érotique masculine, et alors de quel camp se révèle le Roman de Violette?


[1] Alexandrian S.  Histoire de la littérature érotique, Paris : Payot & Rivages, impr. 2008.

[2] Apollinaire G., Perceau L., Fleuret F. L’Enfer de la Bibliothèque nationale, Paris : Mercure de France, 191.

[3]Mannoury d’Ectot H. Les cousines de la colonelle, [Paris] : le Grand livre du mois, 1995.

[4]Mannoury d’Ectot H. Mémoires secrets d’un tailleur pour dames, Bruxelles : Gay et Doucé, 1880

[5] Brulotte G. Oeuvres de chair. Québec, 1998. P.127

[6]Dumas  A. Antony, Bruxelles, Mme Laurent, 1840.

[7]Gautier T. Mademoiselle de Maupin, Paris, A. Lemerre, 1891.

[8]Boyer J.-B. Thérèse-philosophe, Paris, EURÉDIF, 1975.

[9]de Bergerac C. Histoire comique des Etats et Empires de la Lune, Paris, Union générale d'éditions (Saint-Amand, impr. Bussière), 1963.

[10]de Bergerac C. Histoire comique des Etats et Empires du Soleil, Paris, Union générale d'éditions (Saint-Amand, impr. Bussière), 1963.

[11]Marie Duplessis, courtisane, née le 15 janvier1824 à Nonant-le-Pin est morte le 3 février1847 à Paris.

 

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Chercheurs
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Panorama
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